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édito

22/10/2014

L'envol des bacchantes


par Patrick RENZI

Nous ne croiserons plus les célèbres bacchantes de Big Moustache. Elles ont tiré stupidement leur révérence sur une piste d'un aéroport russe de la banlieue de Moscou. Christophe de Margerie n'est plus. Ce grand patron était un pur produit Total. Entré dès 1974 dans cette entreprise qui n'en avait pas encore le nom, il a régulièrement gravi les strates Total pour en atteindre le sommet de la Présidence en 2010.



Mais plus qu'une banale nécrologie écrite ou pré écrite, au cas où, par certains de mes confrères et consœurs empressés, c'est une belle et grande personne que nous avons perdue, rien à voir avec ces patrons hautains et distants que l'on croise ici et là, au hasard d'une présentation produit, d'une inauguration de chrysanthèmes, d'une conférence magistrale ou d'une rencontre planifiée. Christophe de Margerie était pourtant issu de lignées huppées qui auraient pu génétiquement le soustraire de quelques condescendances de circonstance... Bien au contraire, cela ne l'empêchait pas d'être un patron abordable au tutoiement facile, aux répliques saisissantes, à l'humour acidulé.
 
Pour l'avoir questionné à de nombreuses reprises et pas plus tard que la semaine dernière lors du Mondial, j'ai toujours été fasciné par la simplicité de cet homme qui faisait pourtant la pluie et le beau temps que ce soit à l'Elysée, à Matignon, au Medef et bien entendu hors de nos frontières. Chacun peut imaginer le pouvoir politique que peut représenter la gestion aussi étendue des sources d'énergie que nous offre la planète.
 
Crédit ©DR TOTAL
Crédit ©DR TOTAL

Big Moustache était un vrai bosseur, un visionnaire disponible et accessible. J'aimais recueillir ses avis, ses conseils et ses commentaires étaient toujours fendus du bon sens. Toujours prévenant, avenant, il savait accorder quelques mots souvent bien pesés entre deux portes, dans un hall d'accueil, un couloir. N'en déduisez pas pour autant que notre homme était un fantasque, loin de là. Il était simplement en dehors du moule, loin des a priori et détestait les lèche-bottes qu'il reniflait comme son pétrole.
                 
Il avait eu le courage de tenir tête aux Présidents qui se sont succèdés à l'Elysée depuis l'accordéoniste Giscard jusqu'au vaudevillesque Hollande. Il en avait vu du monde et était devenu "l'ami" des plus Grands. Le baril de pétrole était sa tasse de thé et Big Moustache comme on le surnommait pour les raisons que vous imaginez, avait compris qu'il lui fallait préparer l'avenir qui ne passerait aucunement par l'Eolien dont il aimait ironiquement dire que c'était du vent et qu'il avait remisé depuis longtemps au bénéfice du solaire. Il savait que l'énergie fossile deviendrait rare et chère sur le long terme et qu'il était utile pour l'avenir de Total de ne pas mettre ses œufs dans le même panier.
 
Christophe de Margerie avait pris les commandes de Total à un moment de grande délicatesse émotionnelle pour le Groupe. Le monstre Erika avait déversé ses millions de tonnes de brut sur nos plages, cela avait laissé des traces indélébiles dans les sables et les esprits. L'homme devait aussi faire face aux écolos jeteurs de sorts et pêcheurs de CO2. Il y eut aussi ces bénéfices colossaux qu'il assumait pour financer les investissements de plus en plus onéreux.
 
Big Moustache était un anti-conformiste, hors normes, original à plus d'un titre. Excellent négociateur respecté, il était un des meilleurs ambassadeurs du savoir-faire tricolore. Présent aux quatre coins du Monde, il n'était pas citoyen du Monde, il était français et fier de l'être.
 
Reste à savoir ce que faisait cette fichue déneigeuse sur cette piste de Vnoukovo?  Qui a fait quoi,… réellement? Ami de Poutine, certes, mais la Russie n'en serait pas à un égarement près. Un engin de déneigement,  un conducteur ivre,  à l'endroit précis où l'avion décolle, trop tôt pour le survoler, trop tard pour l'éviter… je crains qu'on ne sache jamais la vérité vraie. Déjà, les Russes ont fait place nette et il faudra comme souvent beaucoup d'imagination pour que les enquêteurs expliquent l'inexplicable. Les enjeux énergétiques sont si importants et les tentations si grandes.  Chacun sait que les caniveaux sont remplis d'ordures.
 
Une seule certitude cependant… celle d'avoir perdu un empereur du business, un gestionnaire avisé, un visionnaire talentueux qui manquera à l'univers trop souvent pernicieux et fade du CAC40.
 

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